Rase campagne

stop800 jours. Et une défaite en rase campagne… En écrivant son livre au lendemain de l’échec d’Alain Juppé à la primaire de la droite et du centre, Gilles Boyer, son directeur de campagne, ne se doutait pas que son titre, « Rase campagne », allait être aussi prémonitoire…

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Publicisation des opinions. « Aucune excuse à accorder à ceux qui pensent que la loi de la rue est supérieure à celle de la République. Ils sont les ennemis de la liberté. » écrivait sur son compte tweeter François Fillon le 9 mars 2016, à 20h43. Il y a tout juste un an…

La communication politique est un exercice bien difficile. D’autant qu’il est aisé, à l’heure des réseaux sociaux et de la vérification sur internet, de retrouver la contradiction qui tue… A l’heure de la publicisation des opinions et des « fake news », les murs de Facebook ont ceci de terrifiant, c’est que chacun, par la magie de l’algorithme qui régit nos murs, est persuadé d’être majoritaire tant on lui donne à voir et à lire ce qu’il attend.

Ce qui, de façon quasi mécanique, provoque des commentaires qui, il faut l’espérer, dépassent la raison, restant au niveau du cerveau limbique, quand ce n’est pas du reptilien !

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Rubicon. Tout part d’une rupture entre une image parfaitement construite, et sûrement sincère, et un fait qui vient la heurter de plein fouet.
Je me souviens du torrent médiatique qui avait emporté Charles Millon (aujourd’hui soutien indéfectible de Fillon) lorsqu’il avait été élu en 1998 avec les voix du Front National. Pas d’affaire de gros sous en l’espèce, juste le franchissement d’un rubicon réputé interdit : accepter les voix du FN pour garder une présidence de région à droite. Pour la presse (comme pour de nombreux élus locaux ou nationaux à commencer par, ironie de l’histoire, Nicolas Sarkozy qui a tant aimé frayer avec Buisson !), c’était la déception et la colère. « Comment un homme lettré, un humaniste de l’UDF, un homme qui avait lu les livres de sa bibliothèque, a-t-il pu commettre l’impensable ». Oubliant qu’avant lui Jean-Claude Gaudin (PACA) ou Michel Giraud (Ile-de-France) avaient fait de même en 1986, idem Antoine Ruffenach (Haute-Normandie) en 1992…
La création de La Droite dans la foulée avait mobilisé ces Français qui ne manifestent jamais, mais qui en ont marre d’être pris pour des cons. Résultat : de beaux meetings, une montée en puissance et une chute spectaculaire.

C’est exactement le même mécanisme que vit François Fillon. Il a su patiemment construite une image d’honnête homme, aux antipodes de Sarkozy quant à son rapport à l’argent, plus préoccupé par l’intérêt national que pas les contraintes bassement matérielles. Et puis vint l’affaire… Je ne juge pas du fond. D’ailleurs, si j’avais été parlementaire, j’aurais embauché mon épouse Elodie. Sans honte bue, dès lors où c’était légal. Pourquoi ? Parce qu’elle en a les compétences, tout simplement, et que quitte à passer 8 jours par semaine en politique, autant le faire avec des personnes en qui on a entièrement confiance et qui bossent…

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Verbatims. La chute de François Fillon dans l’estime de nombreux Français vient du gouffre qui s’est créé entre son image, ses propos, et les faits présentés par la presse.

Le 28 août 2016, dans son fief de Sablé-sur-Sarthe, alors que la campagne pour la primaire de la droite et du centre n’est pas encore officiellement lancée, François Fillon tacle Nicolas Sarkozy. « Qui imagine un seul instant le général de Gaulle mis en examen ? » Formule offensive, qui claque, et qui vient conforter l’image d’irréprochabilité patiemment construite.

Le lendemain, chez Jean-Jacques Bourdin, il enfonce le clou: « Il y a un problème de probité partout, […] une dégradation de la vie morale […] ce que j’ai voulu dire c’est que si j’étais président de la République, je ferais fonctionner les institutions avec un souci prioritaire d’exemplarité et de probité. Les responsables politiques ne peuvent pas s’asseoir sur la loi, ils ne peuvent pas se considérer comme au-dessus de la loi. Si j’étais mis en examen, je ne serai pas candidat, non certainement pas, je considérerais que je ne suis pas en mesure d’assurer la direction du pays dans des conditions exemplaires. »

Le 26 novembre, comme pour tacler Alain Juppé sur le plateau du débat d’entre les deux tours, répondant à une question de David Pujadas :

David Pujadas : « C’est la jurisprudence Balladur : si un ministre est mis en examen il doit démissionner ? »
- François Fillon : « Je sais que ce n’est pas juste, qu’il y aura toujours des gens pour m’expliquer qu’il y a la présomption d’innocence mais l’expérience qui a été la mienne dans plusieurs gouvernements montre qu’on ne peut pas sereinement diriger un ministère quand on a sur le dos une suspicion qui a entraîné une instruction judiciaire. On est des hommes politiques, on n’est pas des citoyens comme les autres. Les citoyens comme les autres ont droit à la présomption d’innocence, les hommes politiques ont comme responsabilité de montrer le chemin, de faire prendre des décisions difficiles. »

Une dernière pour la route ? En 1999, au journal de 20 heures, François Fillon ne montre aucune pitié envers Jean Tibéri, alors pris dans le scandale d’emploi fictif de sa femme Xavière. « Il y a des milliers de militants et des milliers d’élus qui respectent la loi, qui veulent être fiers de leur parti. Ceux qui ne l’ont pas respectée doivent être exclus, c’est la règle, c’est celle que moi je ferai respecter ». Il était candidat là encore à une présidence, celle du RPR.

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Injuste ? Alors bien entendu, pour un fan, pour un électeur de la primaire de la droite et du centre qui a choisi Fillon dès le premier tour c’est injuste. « On nous vole notre victoire » écrivent-ils sur les réseaux sociaux. Mais une leçon de cette présidentielle hors norme, c’est que les victoires annoncées s’avèrent mirages aux alouettes ! Et puis, pour un juppéiste comme moi, j’ai l’impression aussi que les faits viennent me « voler la victoire » de la droite et du centre.

Je comprends l’amertume et la colère de ceux qui voient leur champion vaciller. Et leur envie de passer outre une affaire d’emploi parlementaire qui est loin d’être isolée. Et de rugir lorsqu’ils voient que les libéralités d’Emmanuel Macron avec la ligne « réception » du ministère sont passées par pertes et profits. Et ce n’est qu’un exemple.

Oui, c’est peut être injuste, difficile à admettre, organisé, amplifié par un effet de mode médiatique qui adore les trois L : « je lèche, je lâche, je lynche », mais c’est ainsi. La vie politique est loin d’être un long fleuve tranquille, d’autant que nous sommes à la frontière entre deux mondes, celui des usages du passé si propres aux peuples du sud (cf l’Italie !) et celui d’une pratique de la vie politique plus moderne et modeste, si répandue en Europe du Nord…

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Fautes. Difficile de se rétablir après une telle charge médiatique et émotionnelle. Soyons réalistes, la « victoire promise » est compromise. Largement. Définitivement. François Fillon aura beau faire montre de son sérieux, de sa capacité à réformer, d’un projet ambitieux, il n’est plus audible. Quoiqu’il fasse. Une partie de son électorat a fermé les écoutilles, l’autre se rigidifie sur ses prérequis. Mais en définitive, le son ne passe plus. Et l’image est dramatiquement écornée. Le tout dans un climat général délétère face à la classe politique. « Nous, quand on passe devant le radar, on paye, vous, on a l’impression là-haut que vous ne payez jamais. Il faut que ça change », une phrase entendue durant la campagne et citée à de nombreuses reprises par François Fillon…

Jeudi 26 janvier, François Fillon est l’invité du JT de 20 heures de TF1. Deux jours plus tôt, Le Canard enchaîné a fait éclater l’affaire. Il fait une promesse qui sonne aujourd’hui comme une folie : « Il n’y a qu’une seule chose qui m’empêcherait d’être candidat, c’est si mon honneur était atteint, si j’étais mis en examen. » Tout le monde oubliant la fin de la tirade : « J’ai toujours dit que je ne pourrais pas être candidat à la présidence de la République, si j’avais pas seulement un soupçon, mais s’il y avait une évidence que j’avais transgressé la loi. »

A-t-il transgressé la loi ? La justice le dira. Mais en l’espèce, face à tous les raisonnements rationnels, et à la présomption d’innocence, il y a des méthodes et des attitudes qui, même si elles sont légales, n’entrent plus dans le champ de l’audible par les Français à qui on demande depuis longtemps de se serrer la ceinture. Ce sentiment d’impunité, d’argent facile, choque. D’autant plus si l’image est en totale rupture avec les faits.

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Mobilisation. Après une réunion en demi teinte hier à Aubervilliers (et une salle loin d’être remplie alors que la réunion était sur invitation), François Fillon a joué une dernière carte cet après-midi. Celle du peuple face à l’injustice. Celle du peuple face à la justice. Rigidifiant ainsi un peu plus sa posture, droitisant ainsi un peu plus son discours, et se coupant quasi définitivement d’une frange plus « centriste » et/ou moins exaltée de son électorat.

Bravant la tempête, plusieurs milliers de personnes ont exprimé leur colère. Ils doivent être entendus. En parallèle, autant de Français se sont détournés de François Fillon, hésitant eux aussi entre déception, colère et parfois résignation à voir la gauche (Macron) ou Le Pen remporter le second tour.

« Ca ne peut plus durer comme ça » aurait déclaré Nicolas Sarkozy, d’après Christian Estrosi, le président LR de la région PACA. Pendant que le très droitier Charles Beigbeder, partisan d’un rapprochement avec le FN, se félicitait de l’ »épuration » du QG de campagne après le départ des centristes. Bref, la déchirure est béante et la sortie de crise, si elle intervient, arrive bien tard pour recoller les morceaux. « Jamais je ne voterai Juppé », « On me vole mon vote, j’irais à la pêche », sans parler de tous ceux qui iront se perdre du côté bleu marine…

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Mission impossible ? Quelle que soit la solution choisie, ce ne sera qu’un pis aller, un mauvais choix, insatisfaisant. Je suis comme tout le monde, j’attends la fumée blanche, mais je sais d’expérience qu’elle déclenchera cris et hurlements. Et que la droite est pour longtemps divisée, Macron n’ayant qu’à se baisser pour tenter, s’il est élu, de récupérer la mise et une partie de la droite et du centre…

Ce sera alors l’occasion, pour mon camp, de faire enfin son examen de conscience, idéologique d’abord, organisationnel ensuite.
Rase campagne titrait le livre de Gilles Boyer. Il ne croyait pas si bien dire.

 

 

Les Commentaires ( 1 )

  1. de Gilbert A
    posté le 6 mar 2017

    Bien vu… Et les choses ne vont pas aller en s’arrangeant !

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