Super Tuesday… et nous et nous !

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Cette nuit, les Etats-Unis se sont donnés à Donald Trump et Hillary Clinton. Difficile de faire couple plus improbable pour une présidentielle. Le populiste face à la représentante de l’establishment. Et chez nous, en France, ça va se passer comment ?

C’est fait ! Cette nuit, Donald Trump a gagné haut la main le super Tuesday, soirée décisive dan la composition du panel de délégués à l’investiture. Quasi irrattrapable, il devrait remporter l’investiture républicaine à la fin des Primaires. A moins qu’un candidat libre, poussé en sous-main par le Grand Old Party (on parle du Maire de New-York Michael Bloomberg), ne fasse don de son corps à l’Amérique…

Les deux candidats vainqueurs seront investis lors des conventions nationales de chaque parti, en juillet prochain, à Cleveland (Ohio) pour les républicains, puis Philadelphie (Pennsylvanie) pour les démocrates. Ensuite commencera la campagne officielle jusqu’à l’élection du 8 novembre.

Trump vu de France semble un mystère. Populiste, irresponsable, fou, malade, les adjectifs qualificatifs fusent. On annonçait urbi et torbi que le phénomène allait se dégonfler, que les américains ne pouvaient être aussi bêtes… Comme à chaque présidentielle américaine, les Français projettent leurs propres phantasmes sur cette élection étrange, pronostiquant la défaite de Bush junior, la victoire du très francophile John Kerry… Avec un insuccès à l’aune de leur méconnaissance du terrain américain et de l’électorat.

A chaque débat, Trump fait le show, expédiant ses adversaires dans les cordes d’une pichenette verbale (en fait souvent des scuds !).

Le milliardaire casse les codes et les logiques traditionnelles, la bien pensance. Il clive comme disent les sondeurs. Souvent, c’est vrai, en disant tout et n’importe quoi, mais ça marche face à des rivaux aseptisés. En fait, il cible et touche les classes moyennes. Celles qui, aux USA (comme en Europe), ont payé cash le prix des renoncements et des crises successives. Face à un véritable nouvel état économique du monde, cette majorité silencieuse se rebelle contre le système et choisit de renverser la table. Au risque de se la prendre sur le pied !

Hier matin, dans Le Figaro, l’éditorialiste Arnaud de La Grange, rappelait que Trump, à sa manière, « vient rappeler qu’il est dangereux d’oublier la langue de ceux dont elle appelle le vote. Et que la colère ne se dissout pas dans la potion fade des discours. Que les leaders « populistes » peuvent rallier au-delà de leurs bases et qu’il est dangereux de les réduire à leur caricature. » Ca n’est pas possible pensaient les Républicains. Et c’est arrivé, osons l’écrire, naturellement.

Il en va de même de Bernie Sanders, le plus vieux des candidats en lice, qui a rassemblé une bonne  partie de la jeunesse et des classes moyennes sur son nom, son projet de protection des plus faibles et son étiquette socialiste (une quasi insulte au pays d’Oncle Sam). In fine, Hillary l’a remporté, mais elle a eu chaud…

Trumps vs Clinton, ce sera le combat du conformisme face à l’anticonformisme. Quitte à ce que les projets soient irréalistes…

 

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Pierre Mendes-France restera dans l’histoire de France comme un Homme d’Etat. Et je mets un grand H et un grand E… Il disait : « Choisir un homme, fût-il le meilleur, au lieu de choisir une politique, c’est abdiquer. » Dans notre ère de communication à outrance, les hommes et les femmes politiques se prennent souvent pour des lessives. Hier à midi, un client industriel déjeunait avec un candidat à la primaire française. Durant 90 minutes, ce candidat n’a parlé que de lui. Comme si son nombril était le centre du monde. Comme s’il savait tout et n’avait (déjà) plus rien à apprendre. Comme si ce déjeuner n’était qu’une étape de plus vers… Ses oreilles sont restées sourdes, son cœur aussi. Aseptisés. Inutile de vous dire que son image, travaillée avec soin, en a pris un coup…

J’ai été bercé aux études de la Cofremca, institut d’analyse de l’état de l’opinion cher à Giscard. Rebaptisé Sociovision, il livre chaque année une étude complète sur les Français. 4 000 questions, 2 000 personnes âgées de 15 à 74 ans entendues, c’est une mine d’information pour les entreprises comme pour les politiques.

La présidente de Sociovision, Marie-José Forissier, livrait il y a quelques jours aux Echos que l’étude 2015 met en exergue l’une des évolutions les plus marquantes des trente dernières années : la prise de distance des Français avec la politique. Ce peuple naguère hyperpolitisé reste, selon elle, « toujours passionné par la politique », mais « c’est le monde politique qui ne lui convient plus ». Je vous livre les 6 clés de l’enquête parues dans Les Echos…

1// Un sentiment d’abandon. Ce n’est pas nouveau, les Français se sentent ignorés et peu compris de leurs élites politiques. Un problème qu’incarne tout particulièrement aujourd’hui la détresse des agriculteurs. Il y a un demi-siècle, le politologue de Princeton, Gabriel Almond, diagnostiquait «le maintien défectueux de la frontière entre la société et le système politique en France». Comme le montre la courbe de Sociovision, en dix ans, ce sentiment d’abandon n’a fait que croître, à une exception près : l’année 2007, celle de l’entrée en campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. Performance exceptionnelle, le candidat Sarkozy réussit à ramener autour de 60% la part des Français persuadés qu’aucun politique ne s’occupe d’eux. Sa non-réélection en 2012 se lit dans la remontée presque immédiate de la courbe – encore une que François Hollande n’a pas inversée. Quatre ans plus tard, huit sondés sur dix se disent oubliés par les politiques, un record absolu.

2// Ni la gauche, ni la droite. Le pays qui a inventé le clivage entre la droite et la gauche, avec la Révolution française, éprouve de plus en plus de mal à choisir son camp. Dans la dernière enquête de Sociovision, 46% des Français se revendiquent nulle part. La gauche est en déclin, surtout à la suite des déceptions du quinquennat Hollande : en dix ans, elle est passée de 27 à 22%. La droite gagne du terrain, elle a grimpé de 16% en 2005, durant la fin de règne délétère de Jacques Chirac, à 24% en 2015-16. Etre dans l’opposition raffermit le sentiment d’appartenance, mais le niveau reste bas. On remarquera que le centre n’en profite pas, contrairement aux espoirs nourris par François Bayrou. Pas difficile d’imaginer où se sont réfugiés les déçus de la gauche et de la droite…

3// Le rejet massif des partis. Bien peu d’institutions trouvent grâce aux yeux des Français sur le critère de l’intérêt général. Seules celles qui sont les plus proches d’eux font mieux que la moyenne: les maires, les petites entreprises et les mutuelles… Les grandes entreprises, pourtant accusées souvent d’être devenues mondialisées, sont mieux classées que syndicats et politiques. Ensuite, c’est la dégringolade, avec quelques surprises : aux yeux de nos compatriotes, le gouvernement est moins au service de tous les Français que les grandes entreprises, et les syndicats moins que les banques ! Etonnante aussi la place où sont relégués les nouveaux acteurs de l’économie numérique ou collaborative : réseaux sociaux, plateformes type AirBnB ou Uber… Mais le comble du discrédit est atteint par les partis: seuls 15% des sondés estiment qu’ils servent en bien la collectivité.

4// Le logiciel idéologique cassé. Signe que le « logiciel politique » de la France ne fonctionne plus, l’idée d’une candidature hors partis pour la présidentielle de 2017 n’apparaît plus saugrenue. On plébiscite Emmanuel Macron, homme de gauche avec des idées économiques « de droite ». L’écroulement, en 2015, du nombre de ceux qui pensent que « la différence droite-gauche signifie quelque chose d’important«  est spectaculaire : dix points !

5// Une soif de pragmatisme. L’homme politique français, comme le soulignait déjà en 1974 le plus francophile des politologues américains, Stanley Hoffmann, est habité par «l’envie de produire des concepts comme des tranches de saucisson». Comme le montre le débat surréaliste sur la déchéance de nationalité, cela ne s’est pas amélioré. Or c’est tout le contraire que demandent les Français, qui réclament à près de 80% plus de pragmatisme. Dans la même enquête, ils approuvent également à 80% la formulation d’une autre question selon laquelle «avec la multiplication des lois dans tous les domaines, on se sent en France de moins en moins libre». Cette demande de pragmatisme, couplée à un appel à une pause dans l’inflation législative, est forte depuis dix ans, sans qu’aucun parti n’en ait tenu compte…

6// L’avènement du cynisme électoral. Terrible constat : pour presque un Français sur deux, l’efficacité compte plus que l’intégrité chez les politiques. Les exemples ne manquent d’ailleurs pas d’élus ayant maille à partir avec la justice qui passent haut la main l’épreuve des urnes – Patrick Balkany, le maire de Levallois, en tête (photo). Ce sont les jeunes qui se montrent les plus « cyniques » : ils sont 57% à privilégier l’efficacité sur l’honnêteté ! C’est peut-être le signe le plus alarmant de la perte de toute illusion…

 

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« C’est le monde politique qui ne lui convient plus »… Bizarrement, la primaire de la droite et du centre joue pour l’instant à l’inverse de cette tendance… Alain Juppé, vieux renard de la politique, truste la tête des intentions de vote, au détriment de Sarkozy qui, même s’il reste très bien placé, peine à dominer le débat. Peut être parce que déjà vu dans la posture de la rupture… D’ailleurs, le nombre en diminution des adhérents de l’UMP témoigne de la difficulté de l’exercice et de la faible confiance dans ces partis qui rencontrent le même problème de crédibilité que les syndicats.

Bruno Le Maire, qui n’a de renouveau que le nom et l’image, pas les idées, séduit les plus de 65 ans et pas les plus jeunes électeurs qui votent Juppé, comme si la figure du « vieux sage qui ne fera qu’un mandat » était attendue. Loin encore de la rupture.

François Fillon a, personne ne dit le contraire, le meilleur projet. Avec une rupture franche. Mais… Bon, ils ne se gêneront pas pour le copier.

Mais ces candidats parlent-ils seulement à ces français des classes moyennes pour qui le sentiment d’abandon, d’exclusion du jeu, de déclassement pèse plus fort que les perspectives. Huit sondés sur dix se disent oubliés par les politiques, un record absolu…

On nous parle de recomposition, de candidature de la société civile, de clivage gauche droite dépassé et déjà, des figures de la « transgression » et de l’anticonformisme pointent leur museau : Emmanuel Macron et Laurent Wauquiez par exemple. Ils ont la quarantaine, on aime ou on n’aime pas, il n’empêche, ils tranchent par leur volonté d’être là ou on ne les attend pas forcément ; par leur volonté de faire bouger les lignes et par un « je ne sais quoi » qui ressemble bien à de l’écoute active. Attentifs aux gens qu’ils rencontrent, tout simplement.

« Choisir un homme, fût-il le meilleur, au lieu de choisir une politique, c’est abdiquer. » Tout reste donc à construire. A commencer par les idées, les projets et le début d’un « roman national » ! Un ami répète souvent que « les choses existent lorsqu’on les nomme ». Qui saura nommer la France d’après-demain ?

 

 

 

 

Les Commentaires ( 2 )

  1. de Jérôme Manin
    posté le 2 mar 2016

    Bien vu ! On en viendrait presque à voir le gaullisme comme une maladie endémique, qui cherche un homme providentiel en affirmant qu’il n’existe pas, qui veut de l’autorité mais ne recevoir aucun ordre, qui aime la liberté mais avec plein de décorations officielles et qui dénonce la figure tutélaire du père pour y célébrer un grand-père.

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  2. de Sergio
    posté le 2 mar 2016

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